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Interview Roch YAO GNABELI est un intellectuel ivoirien. Il est titulaire d’un doctorat de troisième cycle en sociologie obtenu en 1998 à Abidjan. Depuis l’année 2000, il est enseignant-chercheur à l’Université de Cocody (Abidjan). Il vient de soutenir brillamment le 9 décembre 2005 à l’Ecole des Hautes Etudes de Paris, une thèse de doctorat en anthropologie sociale, sur la nature et les enjeux des associations d’originaires en Côte d’Ivoire.

Nous l’avons rencontré à cette occasion à Paris, et c’est volontiers qu’il a accepté de nous entretenir sur ses recherches et sur la situation sociopolitique en Côte d’Ivoire.

Notre Afrique (NA) : Bonjour Dr Gnabeli ! Avant tout, considérez les félicitations de la rédaction.
Dr GNABELI : Merci pour les félicitations et plein succès à votre journal.

NA : Vous êtes venu jusqu’à Paris pour soutenir votre thèse ; y a-t-il une raison singulière de ne l’avoir pas fait en Côte d’Ivoire ?
Dr GNABELI : Vous savez, d’une manière générale, le doctorat est dernier diplôme universitaire. Pendant longtemps, dans la tradition francophone, ceux qui enseignent dans les universités étaient obligés, à mi-chemin de leur carrière, de soutenir ce qu’on appelle un doctorat d’Etat afin d’atteindre les derniers grades de leur carrière. Depuis environ 15 ans, ces deux thèses ont été remplacées en France par un doctorat unique, comme c’est le cas depuis fort longtemps dans les pays anglophones. Mais paradoxalement, en Côte d’Ivoire (et dans d’autres pays francophones d’Afrique) c’est à partir de l’année 2000 que l’idée d’une thèse unique a commencé à devenir une réalité. Alors, tous ceux qui comme moi, sont titulaires dune thèse de troisième cycle sont obligés comme par le passé, de soutenir un second doctorat, afin d’atteindre les sommets de la carrière universitaire. Toutefois, chez nous, la thèse d’Etat étant en voie de disparition et les conditions scientifiques et institutionnelles de production d’un doctorat unique ne me donnant pas satisfaction, j’ai décidé de m’inscrire à Paris, pour produire un travail dans un environnement scientifique plus solide et accroître ainsi le prestige de mon second doctorat. Pour le moment, il est clair que les Université africaines étant sous équipées, le doctorat de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris est beaucoup plus prestigieux. Mais en même temps en décidant de me former dans un milieu plus compétitif, c’est pour qu’à mon tour, je puisse transmettre à mes jeunes frères Ivoiriens, un savoir beaucoup plus rigoureux et pointu.

NA : Votre champ de recherche a été les associations d’originaires en Côte d’Ivoire. Quelle est leur particularité ?
Dr GNABELI : Votre question revient pour moi, à dire ce qui m’a attiré vers cet objet de recherche. En effet, après plus de soixante ans d’urbanisation et de transformation sociale, politique, économique, idéologique et culturelle, après une si longue période de brassage ethnique, on note une permanence des associations d’originaires depuis la période coloniale. Elles naissent, elles meurent, elles renaissent, et ainsi de suite. Comment expliquer la permanence dans le temps des associations regroupant des cadres et travailleurs originaires d’un même village ou d’une même région ? Pourquoi les initiateurs de ces groupements battent-ils campagne avec parfois un surcroît d’effort organisationnel pour que les gens soient sensibles au développement de leur lieu d’origine ? Pourquoi les gens ont besoin d’être sensibilisés, convoqués, réunis, parfois pressés par d’autres avant de se mettre au service de leur village d’origine ? Pourquoi certaines associations réussissent à mobiliser les originaires et à moderniser le village et pourquoi d’autres n’y parviennent pas ?
La particularité de ces associations est de reconstruire constamment les liens avec le lieu d’origine que cette origine soit villageoise, légendaire ou parfois mythique. Elles donnent un sens à ce rapport au lieu d’origine. C’est lorsqu’elles réussissent à produire une idéologie sous forme de croyance, de mythe donnant un sens fort, chez les originaires, au lien avec cette origine, qu’elles produisent leur propre légitimité en mobilisant l’ensemble des travailleurs autour des projets de modernisation villageoise. En d’autres termes ce n’est pas naturellement que les gens participent collectivement à la modernisation de leur village d’origine. Le lien avec cette origine qui suscite cette mobilisation a besoin d’être construit et médiatisé (passer par un intermédiaire). La particularité de ces associations est de re-construire en permanence ce lien, de lui donner un sens, et donc de donner ainsi, pour les originaires, un sens à leur participation collective au développement du village. Au total, on a d’un côté, le village avec ses aspirations à la modernité et de l’autre les citadins, cadres et travailleurs avec leur potentiel humain, culturel et matériel. Ce sont les associations qui fabriquent l’interface, gèrent en partie les tensions liées aux enjeux et aux rapports de pouvoir à la fois dans l’espace villageois, dans les rapports avec les villages voisins, au sein même de l’association et dans les rapports avec l’Etat. Tout le monde (l’Etat, les villages, les cadres et travailleurs) est convaincu que c’est à travers ces associations que les citadins vont participer au développement de leur village. Mais c’est vraiment la première fois que l’on a étudié les conditions historiques, politiques, sociales, idéologiques et matérielles de la réussite ou de l’échec de cette participation.

NA : Pouvez-vous situer l’émergence et l’importance du phénomène dans le temps ?
Dr GNABELI : Comme je l’ai dit plus haut, les associations d’originaires, qu’on appelle aujourd’hui mutuelles de développement, existent depuis l’époque coloniale. Mais leur fonctions, leurs objectifs formels, ont évolué en fonction des conjonctures sociopolitiques et économiques nationales. Par exemple, pendant la période coloniale, elles contribuaient surtout à fabriquer des solidarités urbaines, à prolonger l’appartenance ethnique en ville et dans nombre de cas, à participer à la lutte émancipatrice des populations ivoiriennes. Ensuite durant la période de croissance économique (1960-1980), il était officiellement dit que l’accès à la modernité par les politiques publiques et nationales de développement, passait par la construction de l’Etat-nation et par le refoulement de l’ethnie, des origines, des traditions, des appartenances locales. Au cours de cette seconde période, les associations d’originaires étaient donc perçues ou jugées comme dangereuses pour l’unité nationale et le développement. La période de récession économique (1980-1990) et de la mise sous ajustement structurel de l’Etat à partir de 1990, est associée à la disqualification de l’Etat en matière de politique de développement. Durant cette période, on assiste à une re-valorisation des traditions, des origines et de l’ethnie. L’Etat encourage la naissance de ces associations et c’est durant cette période qu’on les nomme « mutuelles de développement. On passe ainsi d’une conception de la construction de l’Etat moderne par le développement national à la construction de l’Etat moderne par le développement local.

NA : Quels rôles ce type d’associations jouent-elles au moins au niveau économique, culturel et par rapport à l’Etat ?
Dr GNABELI : Au plan économique, ces associations mobilisent (quand elles le peuvent) des ressources et aident à la transformation de la vie matérielle des villages. Au plan culturel, elles sont un vecteur de la survivance de appartenance ethnique et des cultures d’origine, face à l’urbanisation. Elles reconstruisent le lien avec cette origine et donnent un sens à cette origine aux yeux des citadins. Enfin, elles prolongent l’action de l’Etat ou alors la contrarient selon les époques et les conjonctures politiques. Elles sont un acteur essentiel de développement dont l’action les insère dans un système de relations incluant à la fois l’Etat, les partenaires au développement, les villageois ou le village, les villages voisins et les orientations idéologiques de la politique nationale de développement. Mais n’oublions pas que le champ de la modernisation villageoise reste toujours – et nécessairement – un champ de luttes, d’antagonismes, de confrontations symboliques ou explicites impliquant les cadres originaires, l’ensemble des citadins, les villageois et l’Etat. La connaissance des besoins réels des villages ne suffit pas pour intervenir dans le milieu. La méconnaissance des enjeux sociaux et symboliques réels et multiformes qu’implique une telle intervention dans le champ villageois, est parfois préjudiciable aux cadres eux-mêmes. Lorsque les drames touchent les cadres, on accuse les villageois au lieu de s’interroger également sur les modalités sociologiques d’intervention des cadres dans le champ du développement villageois.

NA : Ce mouvement de repli sur la parentèle, cette quête identitaire n’est-elle pas un prélude à l’exclusion de l’autre, de l’étranger ? Y a-t-il un lien avec l’ivoirité ?
Dr GNABELI : Alors que pendant la période de croissance économique au niveau national, l’accès à la « modernité » et au « développement » avait été défini par opposition à la tradition, à l’ethnie et à l’origine ; l’échec ou la crise du développement de l’Etat par la seule modernité – occidentale – semble induire un retour à l’origine, à l’appartenance, à la tradition. Les productions idéologiques des associations d’originaires apparaissent ici comme un élément central. L’appareil de production idéologique est bien entendu la « mutuelle de développement », représentée principalement par ses cadres dirigeants. C’est elle qui formule et diffuse les représentations, les messages et les sentiments – légitimes – des originaires à l’égard du lieu d’origine. De façon plus précise, l’idéologie des mutuelles de développement proclame les principes du rapport légitime à l’origine et rappelle aux originaires la normalité de leur implication dans la modernisation villageoise et l’anormalité de la non adhésion à cette action. Cette idéologie proclame également le caractère intemporel du rapport au lieu d’origine et la mission ou le devoir « naturel » des cadres originaires à s’impliquer dans la modernisation villageoise. Ce n’est pas une exclusion, c’est la nature de ces associations. Evidemment, les allogènes et les allochtones vivant dans les villages en question sont généralement indifférents au discours des mutuelles, les invitant à s’associer à la modernisation des villages d’accueil. Il s’agit là d’une question importante pour la Côte d’Ivoire caractérisée par de fortes migrations internes et internes. Il n’y a pas d’exclusion volontaire à ce niveau mais il convient plutôt, comme j’ai essayé de le faire, de savoir pourquoi ceux dont l’origine se situe ailleurs ne s’engagent pas facilement dans la modernisation de l’origine de ceux qui les ont accueillis. C’est une question antérieure à l’ivoirité même si aujourd’hui les positions et les opinions des acteurs proches ou lointains peuvent être influencées par les enjeux et la redéfinition du statut politique des étrangers d’origine ouest africaine en Côte d’Ivoire.

NA : Depuis trois ans, votre pays, la Côte d’Ivoire, ne se remet pas d’un coup d’Etat raté. Comment expliquez-vous cela ?
Dr GNABELI : A mon avis, il y a des problèmes de fonds qui n’ont pas été traités scientifiquement et qu’on essaie de résoudre politiquement c’est-à-dire sur le terrain des passions et des contradictions difficilement conciliables. Le premier problème c’est le problème de la citoyenneté ivoirienne. Vous savez, pendant plusieurs décennies (1960-1990), l’Etat ivoirien s’est défini idéologiquement comme un Etat à part, un « Etat sans étrangers ». Et effectivement, on est parvenu à avoir un tiers de la population identifiée depuis plus de vingt ans comme étrangère, sans oublier les milliers de personnes « naturalisées » sans passer par les normes juridiques. En milieu rural, les allogènes venus des pays voisins sont sédentarisés depuis longtemps. Certains parmi eux ont créé leurs propres villages ou campements en milieu rural. A partir de cet instant, je pense qu’un tel pays, avant de vouloir redéfinir la citoyenneté, devrait évaluer les implications et les conséquences sociales, culturelles et idéologiques de sa politique passée en matière d’immigration. A mon avis ce travail scientifique n’a pas été fait et il est aujourd’hui difficile de se redéfinir comme un Etat ordinaire (voulant connaître ses citoyens) sans prendre en compte ce qu’a pu générer la position précédente de « pays sans étrangers ». Ca c’est le premier problème. Le second problème, c’est qu’un pays comme la France voit un peu la Côte d’Ivoire comme sa création, c’est un territoire qu’elle a conquis, délimité, baptisé et dont elle possède une sorte de « titre foncier ». A partir de ce moment, toute tentative de transformation de ce rapport de propriété symbolique est une déclaration de guerre. Donc la France et les opposants ivoiriens qui évoquent des problèmes de citoyenneté sont tous deux momentanément dans un même camp. Ils ont certains intérêts identiques à savoir que tous les deux, constatent une tentative de disqualification voire d’expropriation par rapport à ce qui leur est revenu - de droit ou de fait - depuis longtemps. A partir de ce moment, comme le suggère le président de l’Assemblée nationale, il faut négocier avec les deux blocs à la fois pour mettre fin au conflit. Dans le cas contraire, il faut s’attendre à une longue période de résistance et d’affrontement.

NA : Que vous inspire le Gouvernement Banny ? Merci
Dr GNABELI : Franchement dit, pour désarmer une opposition armée et réunifier un Etat, est-ce que la solution qui a été jusque là la plus efficace dans le monde, c’est la formation d’un gouvernement intégrant les groupes armés ? Pour moi le gouvernement Banny et le gouvernement Seydou Diarra sont identiques dans le fond. Pourquoi on pense les solutions toujours de la même façon quel que soit le contexte, quel que soit le pays ? Il y a là une carence d’ingénierie politique au plan international si bien sûr, on suppose que le désir des organisations internationales est de trouver une solution assez rapide. Pourquoi ne pas donner satisfaction si on veut aux revendications des groupes armés et les désarmer et pourquoi passer par de tels gouvernements hybrides qu’eux-mêmes ne réclament pas ?

Propos recueillis par Patrice AGBO
pour "NOTRE AFRIQUE"

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Jeudi 28 Août 2008


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