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De quoi la Côte d’Ivoire a-t-elle besoin aujourd’hui ?
Ce texte est extrait d’une conférence que j’ai donnée à la Paroisse saint Jean-Baptiste de Roubaix, le 23 mai 2006
Que retiendra-t-on du passage de Jacques Chirac à la présidence de la République française ? Pas grand-chose, selon Franz-Olivier Giesbert qui n’hésite pas à décrire le locataire de l’Elysée comme « quelqu’un qui est enfermé, emmuré » (La Tragédie du président, Flammarion, mars 2006). Quant à Dominique de Villepin, le directeur du Point trouve qu’il est un homme « orgueilleux et irréfléchi qui se complairait volontiers, sous ses airs aristocratiques, à de basses intrigues de police (politique) ». Pour sa part, Claude Imbert estime que, « dans une démocratie honorable, un pouvoir retoqué sur le non à l’Europe, remué par l’émeute des banlieues, humilié par l’enterrement du contrat première embauche, éclaboussé enfin par Clearstream, un tel pouvoir eût plié bagage » (dans Le Point du 25 mai 2006, p. 3). Deux réquisitoires qui ne sont pas sans rappeler les critiques acerbes de Denis Jeambar (Accusé Chirac, levez-vous !, Seuil, 2005) et de Laurent Mauduit (Jacques le Petit, Stock, 2005). Mais les journalistes ne sont pas les seuls à parler de la misérable présidence de Chirac. Les hommes politiques se sont mis, eux aussi, dans la danse. C’est le cas de François Hollande qui, reconnaissant que « l’image de la France est gravement altérée et la confiance de la Nation en ses dirigeants ruinée », se demande « comment l’Etat a pu tomber si bas ». C’était le 2 mai 2006 à l’Assemblée nationale. Bayrou- l’autre François- enfoncera le clou trois semaines plus tard. En effet, bien que de droite comme l’ancien maire de Paris, le président de l’Union pour la démocratie française ne se gênera pas pour dire que Chirac est un « chef d’Etat africain » pour qui « la politique se résume à concentrer le pouvoir entre ses mains » (dans le quotidien gratuit 20 minutes du 24 mai 2006, p. 6).
Où veux-je en venir ? Pourquoi ce détour par la politique française ? Pour dire deux choses. La première est que, tout se payant ici-bas (le mal comme le bien), la France officielle est en train d’être sanctionnée pour avoir créé le « bordel » en Côte d’Ivoire, pour avoir accusé à tort les Ivoiriens de xénophobie, pour avoir légitimé une horde de pillards et d’assassins, pour avoir diabolisé et malmené un président dont le seul crime est d’avoir voulu revoir les relations économiques, politiques et militaires avec l’ancienne puissance colonisatrice, pour avoir tiré à balles réelles sur une jeunesse qui manifestait pacifiquement contre l’occupation par l’armée française des secteurs stratégiques de la capitale économique. En d’autres termes, le discrédit et le désaveu qui frappent aujourd’hui Chirac, Villepin et Michèle Alliot-Marie est la vengeance du sang des Ivoiriens injustement humiliés et massacrés depuis le 19 septembre 2002. Car, tôt ou tard, arrive le « crépuscule des crapules ».
Le deuxième point que je voudrais mettre en évidence, c’est la bêtise et la déraison de certains Ivoiriens. La bêtise, ce n’est pas seulement le fait de réclamer la mise sous tutelle onusienne de la Côte d’Ivoire. C’est aussi le fait de chercher un nouveau souffle auprès d’un pouvoir à bout de souffle, le fait de se courber devant un régime couché, de monter dans une barque qui prend eau de toutes parts. La Côte d’Ivoire qui a organisé les élections d’octobre 2 000 avec les deniers des Ivoiriens sous feu Robert Gueï, connu le budget sécurisé et continue à payer ses fonctionnaires grâce aux bénéfices réalisés par les principales régies financières (Douane, Impôts et Trésor) depuis que nous avons été injustement attaqués, la Côte d’Ivoire qui est montée dans le train de l’indépendance totale, bref la Côte d’Ivoire digne et résistante n’a pas besoin de mendier de l’argent pour organiser la présidentielle d’octobre 2006 (si cette dernière n’est pas reportée ou empêchée par une ènième tentative de coup d’Etat). A-t-on en effet besoin de courir après 200 milliards de F. CFA alors que 440 milliards de F. CFA volés dans les agences de la BCEAO à Bouaké et à Korhogo dorment dans des comptes à Dubaï et à Beyrouth après avoir été blanchis au Sénégal, selon Amath Dansokho, le secrétaire général du Parti de l’indépendance et du travail (L’hebdomadaire du 11 mars 2006) ? La seule chose dont nous ayons aujourd’hui besoin, à mon avis, c’est d’une nouvelle relation avec la France. A ce propos, même s’il faut rester prudent car on a encore en mémoire l’exemple de Jean-Pierre Cot qui fut viré du premier gouvernement de François Mitterrand pour avoir voulu secouer le cocotier françafricain, Nicolas Sarkozy a vu juste pendant son voyage au Bénin en souhaitant entre la France et l’Afrique « une relation assainie, décomplexée, équilibrée, débarrassée des scories du passé et des obsolescences qui perdurent de part et d’autre de la Méditerranée, sans sentiment de supériorité ni d’infériorité », en refusant la « posture d’une France donneuse de leçons » (Le Monde du 19 mai 2006). Le ministre de l’Intérieur français ne s’est pas arrêté là. Il a aussi invité ses compatriotes à « renier tout paternalisme, à exclure toute condescendance à l’endroit des Africains, à tourner la page des complaisances, des officines, des secrets, des ambiguïtés ». Pour lui, non seulement la France ne peut pas continuer avec les mêmes réflexes vis-à-vis de l’Afrique mais Français et Africains doivent dialoguer sur un pied d’égalité car « l'immense majorité des Africains n'ont pas connu la période coloniale » (Libération du 19 mai 2006).
Sans oublier qu’il y a loin de la coupe aux lèvres, je dois avouer que les propos de Sarkozy m’ont fait chaud au cœur parce qu’ils mettent le doigt sur le mal de l’Afrique francophone. Certes, les responsabilités internes dans la ruine des anciennes colonies françaises sont incontestables mais qui a été complaisant avec Bokassa, Mobutu, Houphouët-Boigny, Hissène Habré et Eyadema ? Qui soutient et protège actuellement Sassou Nguesso, Paul Biya, Idriss Deby et Omar Bongo ? Et qui a dit en 1989 à Abidjan que « la démocratie est un luxe pour les Africains » ? Avant d’aller plus loin, je voudrais rappeler la définition de la démocratie. Voici celle de Tzvetan Todorov : « La démocratie signifie que chaque peuple est souverain, qu’il a le droit de définir pour lui-même le Bien, plutôt que de se le voir imposer du dehors. Par conséquent, lorsque les puissances occidentales conduisent leurs guerres coloniales au nom de la démocratie dont elles se veulent l’incarnation, les moyens utilisés annulent le but poursuivi. Comment peut-on promouvoir la dignité humaine des autres si on ne les laisse pas décider de leur propre système ? Si on impose la liberté aux autres, on les soumet ; si on leur impose l’égalité, on les juge inférieurs » (T. Todorov dans Le nouveau désordre mondial, Paris, Robert Laffont, 2003, pp. 31-32). Ce qu’on peut retenir de la conception todorovienne de la démocratie, c’est que celle-ci est incompatible avec l’impérialisme et le racisme : quiconque se veut démocrate devrait renoncer à imposer et à s’imposer aux autres.
Une autre question que je voudrais examiner à présent est la suivante : Pourquoi les dirigeants français redoutent-ils la démocratie ? Parce qu’elle remettrait en question la politique qu’ils ont conduite jusqu’ici en Afrique, une politique que Lionel Jospin qualifiait en 1997 d’ « interventionniste, de paternaliste et d’affairiste ». Interventionniste et paternaliste car ils n’ont jamais cru les Africains capables de régler leurs conflits. On a entendu ainsi à Dakar Jacques Chirac railler et critiquer la médiation de Thabo Mbeki, la seule qui ait pourtant été menée de façon respectueuse, objective et impartiale alors que les accords de Marcoussis légitimaient et avantageaient outrageusement la rébellion. Chirac disait notamment que le président sud-africain ne maîtrisait pas la psychologie des Africains de l’Ouest, ce qui, de mon point de vue, est prétentieux et ridicule. Affairiste car, d’après Eric Fottorino, Christophe Guillemin et Erik Orsenna, « il n’est pas de campagne nationale française que l’Afrique n’ait pas soutenu financièrement en distribuant des oboles à tous, sans vrai favoritisme, pour être sûre d’avoir, quoi qu’il arrive, un parent à l’Elysée ou à Matignon » (Besoin d’Afrique, Fayard, 1992, p. 168). La démocratie fait peur parce que l’Elysée, Matignon et le Quai d’Orsay veulent continuer à faire et à défaire les présidents en Afrique. La démocratie en Afrique ne peut que donner des maux de tête à ceux qui, dans l’Hexagone, refusent de voir l’Afrique « renouer avec le projet initial de libération économique, politique et culturelle qui a largement été contrarié par la politique africaine de la France, dont l’instrumentalisation de la Côte d’Ivoire et de son premier leader, Félix Houphouët-Boigny, a été l’une des composantes » (ces mots ne sont pas d’un partisan de Laurent Gbagbo mais d’Aminata Traoré, ancienne ministre malienne du tourisme, dans sa Lettre au président des Français à propos de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique en général, Fayard, 2005, p. 144). Pour ma part, je pense que vouloir la démocratie chez soi et la refuser ailleurs, ce n’est pas seulement se montrer raciste mais ruser avec ses principes. Or une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde (Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 1995). La Côte d’Ivoire a beaucoup changé en quatre décennies. La Côte d’Ivoire d’aujourd’hui, où la jeunesse représente 60 % de la population, est décomplexée, politisée, informée et désire emprunter le train de la démocratie, choisir et renvoyer elle-même ses dirigeants, écrire elle-même son histoire, être dirigée par des chefs d’Etat libres et dignes comme Thomas Sankara dont le combat pour une véritable indépendance incommodait Paris car, selon l’universitaire française Anne-Cécile Robert, « ce n’est sans doute pas un hasard si le président François Mitterrand, qui n’a jamais remis en cause la « Françafrique » (ensemble de réseaux mafieux dont l’objectif est de garder les anciennes colonies sous la tutelle française selon feu François-Xavier Verschave dans La Françafrique. Le plus long scandale de la République, Stock, 1998), ne manifesta de colère qu’envers un seul chef d’Etat africain : Thomas Sankara. Par contraste, l’image du Maréchal Mobutu, dictateur criminel s’il en fut, assis près du dirigeant français sur le parvis des droits de l’homme à Paris, lors du bicentenaire de la Révolution de 1789, représente le symbole, à la fois pathétique et tragique, de la trahison du discours de Cancun de 1982 » (A.-C. Robert, L’Afrique au secours de l’Occident, Editions de l’Atelier, 2005, p. 133). En un mot, ce qu’il faut aujourd’hui aux Ivoiriens et aux autres Africains francophones, c’est moins d’argent et plus de respect, plus de liberté et plus de justice. Ce qu’ils attendent des responsables français, c’est qu’ils ne diabolisent pas les présidents africains qui ont repris le combat de Thomas Sankara. J’ai dit « diaboliser » car, de l’aveu de Jean-Claude Guillebaud, « la modernité occidentale tend à diaboliser ce qui la conteste, à négliger ce qui la questionne, à combattre ce qui lui résiste » (J.-C. Guillebaud, « L’Occident ? Un monde clos sur lui-même », Le Monde du 6 février 2006). Dans ce registre, je voudrais revisiter une réflexion de Mgr Hippolyte Simon sur les relations entre l’Eglise et la France dans son livre Vers une France païenne ? (Cana, 1999). L’archevêque de Clermont-Ferrand y écrit ceci : « La France avait, comme toute fille, vocation à s’émanciper un jour de sa mère (l’Eglise) et le fait que cette émancipation se soit souvent mal passée ne signifie pas qu’elle n’aurait pas dû avoir lieu ». Si on veut appliquer cela aux relations entre la France et ses ex-colonies, on dira que les Africains ne peuvent pas dépendre éternellement de la France et que, même si elle s’exprime mal comme en Côte d’Ivoire avec les dérapages dont les patriotes ont pu se rendre coupables, leur volonté de substituer le partenariat au tutorat ne devrait nullement choquer ou susciter une levée de boucliers en France. Le désir d’une véritable indépendance qui se fait sentir ici et là en Afrique ne devrait surtout pas pousser des individus et des multinationales en Europe à armer et à financer des rébellions pour massacrer des populations civiles et renverser des présidents démocratiquement élus.
Pour terminer, je me réjouis que Charles Taylor – une autre crapule - ait été arrêté pour répondre de ses nombreux crimes de guerre et contre l’humanité devant le Tribunal spécial de Sierra Leone. C’est un bon signe pour le retour de la paix en Côte d’Ivoire et dans les autres pays de l’Afrique occidentale. Mais Taylor n’est pas le seul à avoir déstabilisé et ensanglanté la sous-région. La justice et la logique voudraient que la communauté dite internationale s’intéresse aussi à Blaise Compaoré, l’homme avec qui Taylor s’est enrichi en pillant les richesses de Sierra Leone, du Liberia, de la Guinée et de la Côte d’Ivoire.
Jean-Claude DJEREKE




Réactions des lecteurs
Posté le Lundi 30 Avril 2007 à 15:49 par make5546@notreafrique.net
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Posté le Dimanche 07 Octobre 2007 à 14:47 par levitra
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