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La liberté et la justice ont un prix.
Konan est un ami ivoirien. Après le petit Séminaire, nous fréquentâmes l’Université d’Abidjan. Depuis quelques années, Konan exerce comme magistrat à Abidjan. Il a une passion pour les droits de l’homme. Ne supportant pas les traitements inhumains, c’est naturellement qu’il entra dans la Ligue ivoirienne des droits de l’homme. Jaloux de sa liberté, il n’appartient à aucun parti politique. En juin 2006, de retour de Genève, il me raconta l’histoire suivante : Il devait participer à une réunion à Paris (France). Après moult tracasseries à l’ambassade de France à Abidjan, il obtint un visa de deux semaines. Avant la crise ivoirienne, pour ce type de réunions, le minimum que l’ambassade de France pouvait lui accorder, c’était un mois. La réunion devait durer dix jours, ce qui signifie qu’il n’avait que soixante-douze heures pour flâner, faire le lèche-vitrines et, éventuellement, rendre visite à quelques amis. Avant d’atterrir à l’aéroport Charles de Gaulle, il avait décidé de loger chez l’un d’entre eux. Celui-ci s’appelait Dali. C’est chez ce dernier qu’il fila aussitôt après avoir récupéré sa valise. Dix jours plus tard, Dali dit à son hôte : « Konan, on ne t’a pratiquement pas vu à cause de ton séminaire. J’espère que tu nous consacreras au moins une semaine avant ton départ. Ça fait tellement longtemps qu’on ne t’a pas revu. » Mais Konan lui répondit : « Ce ne sera pas possible puisque je suis à la fin de mon séjour. En effet, l’ambassade de France ne m’a accordé que deux semaines. » Et Dali de s’exclamer : « Tu pars sous peu ? Donc, si je comprends bien, tu n’auras passé que trois jours avec nous. » Il s’en prit ensuite à la résistance ivoirienne, aux patriotes - Charles Blé Goudé, Mamadou Koulibaly et consorts - dont les discours ne pouvaient, selon lui, que retarder la normalisation des relations entre la Côte d’Ivoire et la France. Konan était estomaqué d’entendre cela. Lui qui, en voyage quelques mois plus tôt à l’Ouest de la Côte d’Ivoire avec l’ancienne ministre des droits de l’homme, avait vu des maisons et des cases incendiées, des enfants et femmes carbonisés, des hommes tailladés à la machette, ne comprenait pas que son ami ne se mette pas en colère contre les auteurs et les commanditaires de ces actes de barbarie perpétrés au vu et au su de la force Licorne et de l’Onuci. Pour lui, s’il fallait pester et récriminer, ce n’était pas contre ceux qui refusaient la prise du pouvoir par les armes mais contre la rébellion et tous ceux qui la soutiennent à l’intérieur et à l’extérieur de la Côte d’Ivoire.
Konan n’avait pas fini d’avaler cette grosse couleuvre que Dali revint à la charge en ces termes : « Mon cher ami, Il faut être réaliste. Ce qui se passe actuellement entre Ivoiriens et Français ressemble au combat du pot de terre contre le pot de fer. Il est vrai que, avec la fronde et la pierre, David triompha du Philistin Goliath (1 Sam 17, 40-54) mais une fois n’est pas coutume. Il ne sert donc à rien de continuer à résister. Le combat contre la France est perdu d’avance. La France est trop puissante pour être vaincue par la Côte d’Ivoire. De plus, tous les pays du monde ont une puissance tutélaire. C’est comme ça et ce n’est pas nous, les Ivoiriens, qui allons changer les choses. Le jour où nous donnerons aux Français ce qu’ils veulent, la rébellion sera désarmée et le pays réunifié. Et toi, quand tu voudras revenir en France, on ne te donnera plus deux semaines mais trois mois. » Konan savait que Dali était un militant de l’ancien parti au pouvoir et qu’il devait à ce parti ses fonctions actuelles dans une entreprise française mais était-ce une raison pour que son ami d’enfance soutienne l’insoutenable, défende l’indéfendable ? Il connaissait en effet, à Abidjan, des gens qui, tout en militant dans le même PDCI, avaient pris fait et cause pour la République et avaient marché plusieurs fois pour dire « non » aux coups de force et à la recolonisation du pays par la France. Il comprit alors que Dali et lui n’étaient pas sur la même longueur d’onde, que l’un et l’autre ne se battaient pas pour la même cause, qu’ils n’appartenaient pas à la même Côte d’Ivoire, etc. Dès lors, était-il important de répondre ? Arriverait-il à convaincre son interlocuteur ? Il se posait toutes ces questions. Finalement, il décida d’apporter une réplique à son hôte : « Je n’ai jamais mis en doute la « puissance » militaire de la France. L’Histoire nous apprend cependant que cette « puissante » France fut défaite et humiliée en Indochine tout comme l’armée américaine mordit la poussière au Vietnam et en Somalie. L’armée française est sûrement capable de tuer des milliers d’Ivoiriens – ne l’a-t-elle pas prouvé en novembre 2004 devant l’hôtel Ivoire ? - mais elle ne pourra pas massacrer tous les Ivoiriens, ni tuer dans les survivants les idées de liberté, de justice et de démocratie. Pour revenir à la question de mon visa, l’ambassade française m’aurait octroyé deux jours que je ne me serais point offusqué. Car la lutte pour la liberté et la justice a un prix que nous devons accepter de payer. Voilà un an que je ne suis pas sorti de la Côte d’Ivoire. Je n’en suis pas mort pour autant ! »
Comment ne pas voir dans ce témoignage une allusion à la vie de Nelson Mandela, cet homme qui fut traité de terroriste avant de passer vingt-sept années de sa vie dans la prison de Robben Island pour avoir refusé la discrimination dont les Noirs étaient victimes en Afrique du Sud ? Comment ne pas penser, si nous restons dans le même pays, à ces six cents écoliers noirs tombés en même temps que Steve Biko à Soweto en 1976, à l’exil que connurent les Oliver Tambo, Walter Sisulu, Govan Mbeki, Joe Slovo et tant d’autres ? Ces hommes savaient qu’ils pouvaient être arrêtés et emprisonnés à cause de ce combat pour la l’égalité et la justice. Ils n’ignoraient pas qu’ils pouvaient être fauchés à tout moment par la mort comme Dulcie September le fut à Paris, le 29 mars 1988. Ils avaient fait leur deuil du confort personnel, de la vie douce et tranquille. Bref, ils avaient compris que la lutte pour la liberté et la justice a un coût. Un coût qu’ils avaient accepté de payer. Je pourrais multiplier les exemples pour montrer avec Serge Bilé que « la véritable histoire s’effectue par des ruptures et des larmes et non par le seul jeu des bons sentiments » (In Sur le dos des hippopotames. Une vie de nègre, Paris, Calmann-Lévy, 2006, p. 145). La rupture avec l’ordre ancien caractérisé par le mépris et le paternalisme de l’ex-puissance colonisatrice ne peut se faire sans sacrifice. Chacun doit consentir à perdre quelque chose et à bouger au lieu de se résigner, de s’en remettre à Dieu, d’être défaitiste, de voir dans la néo-colonisation une fatalité. Chacun doit comprendre que « ne plus se battre, ne même plus tenter de résister aux forces extérieures, c’est déjà accepter sa soumission, sinon sa défaite » (Ibid., p. 102). Dali avait accepté la soumission à la France parce qu’il n’était guère prêt à perdre son poste dans l’entreprise parisienne qui l’avait embauché, parce qu’il voulait continuer à boire le vin de Bordeaux et à manger le camembert. Il préférait l’abondance dans l’esclavage à la liberté dans la pauvreté afin de profiter de la sécurité sociale et des moyens de transports que la France lui offrait, oubliant que des Français et des Françaises s’étaient battus pour cela. Malheureusement, Dali n’est pas un cas isolé car les gens qui pensent comme lui, se sont assis sur leur dignité et ont capitulé comme lui se rencontrent un peu partout en Afrique. De Dakar à Brazzaville, de Bamako à Yaoundé, nombreux sont ces Africains qui refusent de se battre pour le bien de tous, sont peu intéressés par les relations d’égal à égal et ne souhaitent qu’un changement capable de se faire paisiblement. Or, écrit Bilé, « parfois la rupture surgit sans la guerre, mais c’est rare » (Ibid. p. 145). Pour sa part, Shanda Tonme écrit : « Continuer de croire que nous sommes des êtres civilisés et normaux au sens de la jouissance des droits inhérents à ce statut me semble difficile face à tant de travers, de silence, d’omissions et de contradictions... Les autres recourent à toutes sortes de manifestations physiques, matérielles, mécaniques et même scientifiques pour faire entendre leur colère et conquérir leurs libertés pendant que, chez nous, la peur, l’indifférence et les souffrances solitaires règnent. Ma conviction profonde est que nous n’avons pas encore payé le prix qu’il faut, pour mériter la liberté et la démocratie... Les Algériens peuvent dire ce qu’ils veulent aujourd’hui de leur coopération avec la France car ils ont pris les armes et sont prêts à recommencer. Ce qui est en cause, c’est la capacité à détruire les deux liens compromettants qui forment la source de notre perdition et de notre condamnation à l’esclavage. Le premier lien est celui tissé par la colonisation. Nous avons longtemps limité notre rapport avec l’ancienne puissance à une contemplation de l’état des lieux, sans grande volonté de revendiquer un changement. Que faire ? Ne reprenons pas l’histoire ancienne des luttes nationalistes qui devinrent violentes malgré elles. Ni l’UPC (Union des populations du Cameroun), ni les autres mouvements ailleurs n’avaient opté au départ pour la violence. Tous les mouvements nationalistes croyaient fermement aux droits de l’homme comme à une civilisation dont les géniteurs européens feraient un usage généralisé à tous les peuples. Erreur ! Le prix de la liberté et de la démocratie s’exprime en de lourds sacrifices intelligents qui n’ont rien de commun avec les protestations molles et opportunistes des années 1950 que nous avons connues. La différence est nette et il importe d’en tenir compte une fois pour toutes. C’est un tort de remettre son destin entre les mains de quelques combines des bureaux feutrés et insolents de l’Onu, monstre impersonnel manipulé par ces oiseaux criminels nommés Grandes puissances. Aucun peuple ne sachant se battre dans le contexte des oppressions contemporaines ne peut dorénavant prétendre à la dignité. Il s’agit d’opposer une réponse appropriée à la cruauté et au radicalisme des imbéciles accrochés au pouvoir avec la bénédiction des chiens de garde étrangers » (Le Messager du 26 avril 2006).
On peut ne pas approuver le fait de poser des bombes qui tuent des innocents ; on peut ne pas considérer les attentats suicides comme une « réponse appropriée » à l’injustice et au mépris que nous subissons depuis plusieurs années ; on peut accepter avec G. W. Hegel (1770-1831) l’idée que « rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion » sans nécessairement agir comme les kamikazes palestiniens, irakiens ou tchétchènes. On devrait toutefois reconnaître que l’Afrique noire francophone n’a pas encore payé le prix qu’il faut pour accéder à la liberté. Parce que certains d’entre nous sont encore accrochés aux ridicules miettes qui tombent de la table de l’ancienne puissance colonisatrice.

Jean-Claude DJÉRÉKÉ





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Lundi 06 Février 2012


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