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LE DEFI DE LA LIBERTE
Aussitôt après le discours à la Nation du président Laurent Gbagbo, à l'occasion du 46ème anniversaire de l'indépendance, l'opposition ivoirienne civile et armée a rué dans les brancards et dénoncé une volonté de blocage avant de s'en remettre à Charles Konan Banny qui, selon elle, est le seul maître du processus de paix. L'ONU, comme pour leur donner raison, a apporté immédiatement son soutien au Premier ministre. Mais tout ce monde qui espérait sans doute provoquer un bras-de-fer au sommet de l'Etat a très vite déchanté quand ce dernier a marqué sa volonté de respecter la loi, rejoignant ainsi la position exprimée par le Président de la république
Depuis, on assiste à une danse des sorciers de la Communauté internationale qui, plutôt que de menacer de sanctions ceux qui refusent d'emprunter le chemin de la sortie de crise et, à défaut de récuser le Premier ministre après lui avoir apporté son soutien officiel, voudrait ouvrir de nouvelles négociations afin de permettre le contournement de la loi qui régit les audiences foraines. Mais surtout, elle voudrait neutraliser le président Gbagbo pour l'empêcher de jouer son rôle de gardien des institutions qui, à tous points de vue, est nuisible pour les objectifs poursuivis par la coalition des rebelles.
C'est dans ce contexte de blocage qu'est intervenue la sortie du président Bongo dont les propositions sont diversement appréciées par la classe politique ivoirienne. Ce dernier propose une transition de deux ans avec la mise sous le boisseau de la loi fondamentale, le maintien du président Gbagbo à son poste, le poste de vice-président et de chef de gouvernement à M. Alassane Ouattara, président du RDR, le poste de Premier Ministre à M. Guillaume Soro, chef de la rebellion ivoirienne. Enfin, le poste de président de l'Assemblée constituante devrait revenir à M.Bédié, président du PDCI.
Avant de revenir sur ces propositions, il n’est pas incongru de faire remarquer que lorsque la diplomatie françafricaine devient bruyante, c'est qu'elle a échoué dans l'ombre. D'ailleurs, comment aurait-elle pu réussir quand on sait que la situation que nous vivons aujourd'hui n'est pas nouvelle et que les acteurs internationaux s'étaient déjà prononcés sur le maintien ou non du président Gbagbo au delà du 30 octobre 2005, date constitutionnelle de la fin de son mandat. Rappelons notamment la position sud-africaine qui avait été exprimée par M. Mosioua Lekota :" Selon notre lecture de la Constitution ivoirienne, le président Gbagbo reste en place tant que les élections n'ont pas eu lieu" avait dit le ministre de la Défense sud-africain. Or, c'est toujours le cas. Il n'y a donc pas de raison que cette position évolue. Avant et même pendant la polémique actuelle, d'autres acteurs majeurs se sont exprimés, certes avec d'autres mots mais sans ambiguité. L'Ambassadeur américain Aubrey Hooks, répondant dans le journal ivoirien Le Temps à la question de savoir ce qu'il adviendra du président Laurent Gbagbo si les élections ne sont pas organisées dans les délais prescrits par la Communauté internationale, a répondu ceci:" Vous savez, on ne peut pas aller à la paix sans le Président de la République. Il est un élément essentiel avec lequel la paix sera possible. Donc tant que les élections n'ont pas lieu, il continuera d'être l'interlocuteur direct de la communauté nationale et internationale." Plus récemment, c'est le président Alpha Oumar Konaré qui, après un entretien avec le président Gbagbo a déclaré ce qui suit:" Je le dis et je le répète : la Côte d'Ivoire n'est ni la République démocratique du Congo, ni le Timor. La seule solution qui vaille aujourd'hui est la feuille de route dont il faut créer les conditions de l'application"
On voit donc avec ces différentes prises de position les difficultés qu'éprouve la diplomatie françafricaine pour rallier à son projet d'éviction du président ivoirien tous les acteurs internationaux essentiels. Et c'est ce qui a donné cette sortie de Bongo Ondimba " ce grand ami de la France" qui avait prévu l'échec du processus de paix dès le 9 février 2006, un peu plus de deux mois après l'arrivée de Charles Konan Banny à la tête du Gouvernement de réconciliation nationale, dans un mémorable entretien accordé au journal Le Monde. Il demandait même déjà dans cette interview à ses pairs ouest-africains qui ont proposé le maintien de Gbagbo de prendre leurs responsabilités.
Quant à ses propositions d'aujourd'hui, elles démontrent clairement à ceux qui en doutaient encore que tout est fait pour mettre un homme au pouvoir sans passer par les urnes. Le président élu par le peuple doit être neutralisé au profit de cet homme-là qui doit se trouver en position de pouvoir tout contrôler pour que cette fois-ci, les choses ne lui échappent pas. Vice-président de la république et chef de gouvernement dans un pays sans Constitution, il aura les mains d'autant plus libres que le président ne pourra plus faire valoir les prérogatives constitutionnelles. Il sera le seul véritable tenant du pouvoir alors qu'il n'a jamais gagné aucune élection. Et point n'est besoin de demander pourquoi lui. Axel Poniatowski, un député de l'UMP, le parti de Jacques Chirac, a déjà répondu à cette question dès le début de la guerre. " Il est la seule solution possible quand toutes les autres ont échoué" écrivait ce dernier dans une tribune au Figaro. Tous les autres acteurs doivent donc s'effacer devant lui, y compris Bédié, soigneusement tenu à l'écart du pouvoir réel et confiné dans un rôle de figurant. Nous ne parlons même pas de Guillaume Soro qui devrait être premier ministre sans être chef du gouvernement. Il est vrai que pour ce dernier, cela suffirait largement à son bonheur, compte tenu de ses capacités intellectuelles mais surtout parce qu'il aura atteint le but de sa guerre: porter au pouvoir Alassane Dramane Ouattara.
Surréalistes, irréalistes, saugrenues, farfelues, voilà les mots qui ont été utilisés par certains pour qualifier ces propositions du président gabonais qui était en réalité en service commandé pour la France. Cette France qui se refuse à voir la Côte d'Ivoire prendre le chemin de la liberté que lui indique le président Gbagbo. Elle usera de tous les moyens pour contrarier la volonté du peuple ivoirien de s'affranchir de sa tutelle étouffante. François Soudan de Jeune Afrique l'Intelligent, ce journaliste françafricain n'écrivait-il pas que "le temps qui passe rapproche dangereusement Paris et Abidjan d'une confrontation plus directe"? Eloquent! La transition de deux ans dont parle Bongo n'est en réalité qu'un leurre car l'objectif réel est d'opérer un passage en force avant le départ du président Chirac de la présidence de la république française. Et il ne faut pas se faire d'illusions, le combat qui pointe à l'horizon sera rude, d'autant plus rude que le temps du régime chiraquien est compté. La balle est donc désormais dans le camp des ivoiriens qui résistent depuis quatre ans face à une coalition farouche et sont à la croisée des chemins. Ils doivent relever le défi de la liberté ou se soumettre durablement. Pour qu'on avance vers la paix, il faut qu'un camp recule, ce ne sera pas nous car nous avons déjà beaucoup donné sans contrepartie. Et ce ne sont pas les sanctions qui y changeront quoi que ce soit.