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Senghor ou l’histoire d’un combat inachevé

Le Sénégalais Léopold Sédar Senghor aurait eu 100 ans cette année. Fait-il partie des hommes dont l’Afrique peut être fière ? Ou bien a-t-il été si médiocre qu’il doit être oublié aussi vite que les Mobutu, Macias Nguema, Jean-Bedel Bokassa, Idi Amin Dada, Eyadema et autres présidents ayant régné par la terreur et ruiné leur pays avec la complicité de certains dirigeants occidentaux ? En un mot, la vie et le combat du poète-président peuvent-ils nous stimuler dans notre lutte pour une indépendance réelle et totale ? Telles sont les questions que le présent article se propose d’examiner.

Qu’est-ce qui est reproché à Senghor ?

D’avoir manqué de cohérence. Par exemple, ses détracteurs ne comprennent pas qu’il ait épousé en secondes noces la Française Colette après avoir chanté et magnifié la beauté de la femme africaine – qu’on pense, à cet égard, à Nolivé décrite comme la femme « aux cuisses de loutre et à la bouche de serpent minute » dans le poème dédié au grand résistant zoulou Chaka présenté par les falsificateurs de l’histoire africaine comme un despote sanguinaire. Les mêmes détracteurs lui reprochent d’avoir passé les dernières années de son existence en Normandie alors qu’il s’est battu pour l’affirmation des valeurs noires à travers la Négritude fondée avec le Martiniquais Aimé Césaire et le Guyanais Léon Gontran Damas. Ces deux contradictions fort regrettables ne doivent cependant pas faire oublier que, dans d’autres domaines, Senghor a fait ce qu’il a dit. Par exemple, au lieu de mourir au pouvoir comme Houphouët et Eyadema, il quitta en 1980 la présidence de la République conformément à sa promesse de retourner à ses premières amours : réfléchir et écrire sur l’Afrique. Il croyait que sa vocation profonde était là et non en politique.
On reproche encore à l’ancien président sénégalais d’avoir privé son compatriote Cheikh Anta Diop de la reconnaissance qu’il méritait. C’est en effet sous Abdou Diouf, en 1981, que l’égyptologue sénégalais fut nommé professeur associé à la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université de Dakar. C’est sous le même Abdou Diouf que son nom fut donné à l’Université de Dakar. Saura-t-on jamais pour quelles raisons Diop fut boycotté par Senghor ? Qui nous dira pourquoi Mamadou Dia fut emprisonné aussi longtemps (de 1962 à 1973) ?
Senghor est enfin critiqué pour avoir fait du Nègre un être d’émotion et du Blanc un être de raison. Que Senghor l’ait dit et écrit n’est pas la question. La question est de savoir s’il le pensait réellement, s’il ignorait l’existence de l’émotion et de la raison chez tous les hommes, qu’ils soient blancs, noirs ou jaunes. Sans vouloir défendre le poète sénégalais, je serais plutôt enclin à penser qu’il a voulu dire que le Nègre est plus émotif que rationnel et le Blanc plus rationnel qu’émotif.

Et si Senghor avait raison ?

À supposer que l’auteur d’Ethiopiques ait voulu attirer notre attention sur le fait que le Nègre utilise moins sa raison que le Blanc, où est le problème ? Devrait-on le blâmer ou le pourfendre pour ça ? Pour moi, la réponse est non dans la mesure où notre comportement de tous les jours prouve que nous dansons plus que nous ne réfléchissons. Sans nous sentir insultés, nous devrions reconnaître que l’Afrique d’aujourd’hui compte plus de jouisseurs que de penseurs. Je veux dire par là que les occasions permettant de manger, de boire et de danser attirent plus de monde que les conférences et débats, que beaucoup d’étudiants et étudiantes dépensent plus d’argent pour les vêtements, chaussures et autres bijoux que pour les livres et revues, que plusieurs de nos chercheurs et universitaires écrivent et produisent peu après leur thèse, se contentant d’enseigner les idées des Occidentaux, et qu’ils sont plus présents dans les « maquis » que devant leur ordinateur. Cette tendance à accorder plus d’importance au ventre qu’à l’intellect est un des points sur lesquels la pensée de Senghor nous interpelle. Cela ne signifie pas que nous devrions arrêter de chanter et de danser. Ce que je veux dire, c’est qu’un peuple ne peut espérer se développer s’il ne prend pas le temps de lire, de se cultiver, de former son esprit. Autrement dit, un peuple qui ne fait que chanter et danser court le risque de « dormir toujours sur la natte des autres » (Joseph Ki Zerbo, À quand l’Afrique ? Paris, Éditions de l’Aube, 2004) au lieu de devenir maître de son destin. Le Congolais Henri Lopes le disait déjà dans son recueil de nouvelles, Tribaliques : « L’Afrique, à force de danser, s’est laissée surprendre et dominer par des peuples plus austères » (je cite de mémoire). Je propose donc que nous dansions moins et consacrions plus de temps à la réflexion. Notre sortie du « sous-développement » social, économique et technologique restera illusoire sans cette réflexion sur notre manière d’être et de faire, sur comment transformer nos matières premières, sur comment conserver la banane plantain, le manioc et l’igname, sur comment tirer le plus de bénéfices de la vente du cacao, du café, du coton, etc., sur comment dépendre moins du Nord, sur comment concilier tradition et modernité dans ce qu’elles ont de positif, etc.
Voilà pourquoi il n’est pas erroné de penser avec le prof. Maurice Kamto qu’il y a urgence à penser, à valoriser les œuvres de l’esprit, à redorer le blason de la Culture. L’un des mérites du premier président sénégalais, c’est précisément d’avoir placé la Culture au début et à la fin du développement, d’avoir organisé en avril 1966 le premier Festival mondial des Arts nègres, d’avoir permis à des artistes comme feu Douta Seck de donner la pleine mesure de leur talent (cf. Assane Seck, Sénégal. Émergence d’une démocratie moderne : 1045-2005. Un itinéraire politique, Paris, Karthala, 2005, pp. 87-92).

Quoique cultivé, il était mentalement colonisé

Que Senghor ait défini le Nègre comme un être plus émotif que rationnel ne me choque donc pas. Ce qui me trouble, en revanche, c’est sa soumission à la France, le fait qu’il n’ait jamais dénoncé la Françafrique qui, n’en déplaise à certains esprits bornés et complexés, est en grande partie responsable des malheurs de l’Afrique francophone. Qu’on me comprenne bien ici : je ne dis pas que l’enfant de Joal devait rompre avec la France comme Sékou Touré le fit en 1958. Étant donné que « l’amitié n’interdit pas l’indépendance d’esprit ni l’autonomie de comportement » (Lionel Jospin dans Le Monde du 28 juin 2006), je m’attendais plutôt à ce que Senghor ne courbe pas l’échine devant les autorités françaises. Des ignorants, des soudards et des bouffons peuvent s’agenouiller et trembler devant le Blanc. Pas un intellectuel. Pas le Senghor qui, s’adressant aux tirailleurs sénégalais massacrés par l’armée française au camp de Thyaroye pour avoir réclamé le paiement de leurs primes de démobilisation, déclarait : « Est-ce donc vrai que la France n’est plus la France ?... Est-ce vrai que la haine des banquiers a acheté ses bras d’acier ? Et votre sang n’a-t-il pas ablué la nation oublieuse de sa mission d’hier ? » (Hosties noires, Paris, Seuil, 1948). L’absence de Chirac et de Jospin à ses funérailles à Dakar en 2001 alors qu’il avait fait beaucoup pour la France et la langue française nous conforte dans l’idée que Senghor a eu tort de ramper devant la France et devrait faire réfléchir ceux et celles qui comptent en tout sur la France et sont prêts à tout lui sacrifier, y compris leur dignité et liberté.
En conclusion, on retiendra que Senghor avait compris très tôt l’importance de la Culture dans le développement d’une nation et qu’il ne lésina pas sur les moyens pour l’épanouissement de cette Culture. Il fut en effet à l’origine d’institutions aussi prestigieuses que l’École des Arts, le Musée dynamique, le Théâtre national Daniel Sorano, le ballet national « La Linguère », etc. On retiendra aussi - et c’est immense – qu’il quitta le pouvoir librement et sans effusion de sang. Il était contre le parti unique parce qu’il ne voulait pas embrigader tous les Sénégalais dans le PS (Parti socialiste), sa formation politique. Mais le parcours de l’homme qui aurait eu un siècle aujourd’hui ne fut pas sans faute. En raison de la manière dont il traita Mamadou Dia et Cheikh Anta Diop, on peut dire qu’il n’était pas aussi démocrate que certains veulent nous le faire croire. On retiendra enfin qu’il était mentalement colonisé bien que cultivé et diplômé. Abdou Diouf, son successeur à la tête de l’État sénégalais, l’a suivi dans cette voie, peu glorieuse, de l’agenouillement devant la France. Non content de s’être installé en France après sa cuisante défaite à la présidentielle de 2000, Diouf ne se gêne guère pour soutenir aveuglément M. Chirac dans sa stupide guerre néocoloniale contre Laurent Gbagbo et réclamer des pouvoirs renforcés que le Premier ministre n’a jamais demandés. Pour ma part, je voudrais insister sur le fait que je n’attendais pas de Senghor qu’il déteste la France. J’attendais simplement qu’il soit libre dans sa tête comme Césaire car on peut avoir étudié en Occident, on peut y avoir été aidé d’une manière ou d’une autre, on peut admirer l’organisation, la planification, la méthode, la rigueur, etc. - ces valeurs qui font la force de l’Occident et qui sont indispensables au développement - sans avoir un complexe d’infériorité vis-à-vis du Blanc, sans penser que c’est ce dernier qui a la solution à nos problèmes, sans se soumettre à des intérêts néocoloniaux, etc. Les Ivoiriens qui, pour un oui ou un non, appellent au secours Jacques Chirac qui, aux dires de Denis Jeambar, aura été un président médiocre et aura contribué au déclin de la France, ceux qui demandent la mise sous tutelle de leur pays parce qu’ils ne sont plus au pouvoir, ceux qui dans le sillage de la France exigent la suspension de la Constitution ivoirienne après en avoir bénéficié eux-mêmes, ceux qui ont applaudi quand la France tira à balles réelles en novembre 2004 sur des Ivoiriens manifestant pacifiquement devant l’hôtel Ivoire, ceux qui refusent le départ de Licorne - cette force d’occupation et d’exploitation de nos richesses -, ceux-là sont mentalement colonisés. Ce sont eux qui retardent la libération de l’Afrique. On comprend dès lors que la Malienne Aminata Traoré écrive : « Nous ne sommes pas guéris, ou pas suffisamment, … du mépris qui peut aller jusqu’à la haine de nous-mêmes, des nôtres et de tout ce qui en émane. Ce comportement est le propre d’une certaine élite, plus encline à recourir à l’expertise étrangère, aux solutions importées, à écouter et à suivre George W. Bush, qu’à défendre les intérêts fondamentaux de son peuple… Nos villes, nos maisons, nos décors, nos vies, sont souvent de pâles copies de modèles occidentaux. Et quand, dans le cadre des négociations, l’Autre se dresse devant nous, nous finissons par céder en estimant qu’il n’existe pas d’alternative à la voie qu’il a tracée » (Le viol de l’imaginaire, Paris, Fayard/Actes Sud, 2002, pp. 164-165).

Plus rien à céder

Nous n’avons plus rien à céder à ceux qui ont pris les armes et refusent de les déposer tant que leurs « maîtres » blancs n’ont pas obtenu gain de cause. Nous ne devons plus reculer. Ni aujourd’hui, ni demain. Tout ce qu’il nous reste à faire, c’est de nous dresser face à l’imposture, de nous mettre debout, résolument et solidement, comme la négraille de Césaire, pour arracher notre indépendance.

Père Jean-Claude DJÉRÉKÉ, auteur de Fallait-il prendre les armes en Côte d’Ivoire ?, Paris, L’Harmattan, 2003. Prochain ouvrage à paraître fin 2006 : Et si l’Occident refusait le développement de l’Afrique ?
École Pratique des Hautes Études-Paris

Jean-Claude DJÉRÉKÉ




Réactions des lecteurs
Posté le Dimanche 11 Novembre 2007 à 06:22 par félix
Bonjour! J'ai lu ton article sur le president Senghor, je partage tes explications et tes inquiétudes.La vie d'un homme est fait de hauts et de bas, qui plus est,un homme aux mains liés comme lui.Sans prendre sa défense, il n'est pas plus mauvais que nos dictateurs qui règnent aujourd'hui avec la bénédiction de quelques individus sans âmes et coeurs occidentaux, et qui ont vendu toute notre afrique encore pour une decennie.La question que je me pose tous les jours est : est ce encore vraiment possible pour nous jeunes africains à avoir encore espoir? Etant donné que nous sommes dépourvus de toutes armes( pas des armes de guerres) et, que de toute façon si nous en endisposons, sont très inférieures à celles de ces lobbies militaro-ethnicito-économico-criminels et ces complices africains?

Posté le Samedi 29 Mars 2008 à 01:53 par bwjnyuhku
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