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Le clergé catholique et la crise ivoirienne
La crise ivoirienne vient d’entrer dans sa cinquième année. Comment le clergé s’est-il comporté durant cette crise ? Pour répondre à cette question, nous ne parlerons pas de ce que prêtres et évêques ont accompli de remarquable et de décisif sur le plan social, psychologique et spirituel : accueil, hébergement et écoute des déplacés de guerre, nourriture, médicaments et vêtements fournis à ces derniers, prières pour eux dans les paroisses ici ou là. Ce à quoi nous voulons nous intéresser, ce sont leurs prises de parole, prendre la parole étant une manière d’agir, selon le philosophe anglais John Langshaw Austin (1912-1960)1 .

Commençons par les évêques. Je dois avouer que j’avais arrêté de lire leurs lettres parce que je les trouvais peu critiques et peu engagées. C’était bien longtemps avant la crise. Les lettres écrites ces quatre dernières années, je trouve qu’elles se démarquent nettement et qu’elles ne donnent plus cette impression de ménager la chèvre et le chou, de parler de la réconciliation et du pardon en des termes trop généraux et trop vagues. Ainsi « la guerre de la France contre la Côte d’Ivoire » (Mamadou Koulibaly) permet-elle de découvrir nos prélats sous un autre jour, de constater qu’ils peuvent entrer dans une sainte colère non pas contre des personnes mais contre des comportements susceptibles de porter atteinte au vivre ensemble comme Jésus dans le Temple transformé en caverne de bandits et en lieu de trafic de toutes sortes (Matthieu 21, 12-13). En effet, si les lettres pastorales ont continué à inviter les Ivoiriens à se pardonner et à se réconcilier, elles exigent désormais que cela ne se fasse pas au détriment de la justice et de la vérité parce qu’il n’y a pas de paix durable sans justice, ni vérité (Psaume 85).
C’est la même justice et la même vérité qui sont demandées à la France et à l’Organisation des nations unies qui démontrent chaque jour qu’elles ne sont pas venues pour nous aider à régler notre problème mais qu’elles font bel et bien partie du problème. La première a été accusée en février 2003 de louvoyer et de faire passer ses intérêts économiques avant la vie des Ivoiriens. Les évêques sont revenus à la charge en novembre 2004 en refusant clairement et fermement une recolonisation de la Côte d’Ivoire par la France. L’épiscopat français aurait peu apprécié le propos de la conférence épiscopale ivoirienne, ce qui pourrait amener à penser que, pour certains évêques français, la justice et la vie humaine proclamées par l’Évangile ont moins de valeur que les intérêts de la droite et des entreprises françaises. Quant au fait que Jean-Marie Lustiger aurait remonté les bretelles à Bernard Agré2 après la condamnation par ce dernier des massacres perpétrés par la force Licorne devant l’Hôtel Ivoire, ce n’est que mensonge car à quel titre le cardinal français pourrait-il se permettre de sermonner le cardinal ivoirien ? Lustiger n’est pas le supérieur d’Agré et ne lui est pas supérieur, que je sache !
Concernant l’ONU, les évêques ivoiriens lui ont reproché sa partialité et son impuissance (il faudrait traduire cet euphémisme par refus) à désarmer la rébellion. Que certains ne soient pas d’accord avec les interventions de l’épiscopat, il n’y a rien d’anormal et de nouveau là car même Dieu ne fait pas l’unanimité ! Mais qu’ils choisissent - comme la presse proche de l’opposition - de parler de la vie privée du clergé au lieu de porter la contradiction sur des points précis montre simplement qu’ils n’ont pas encore compris que la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui est en quête non pas de secrets d’alcôve mais de débats d’idées sur la res publica, c’est-à-dire sur ce qui nous concerne tous. Par ailleurs, n’est-il pas simpliste, réducteur et ridicule de penser et d’écrire que les évêques roulent pour le parti au pouvoir parce qu’ils ont condamné la destruction de nos avions ainsi que les tueries des soldats français devant l’Hôtel Ivoire ?
Les prêtres regardent-ils dans la même direction que les évêques ? On peut répondre par l’affirmative pour certains – ils sont les plus nombreux - qui, dans leurs homélies, osent s’élever contre ceux qui nous disent : « vous serez diabolisés et humiliés aussi longtemps que vous refuserez que nous nous comportions en Côte d’Ivoire comme nous le faisions quand Houphouët-Boigny était au pouvoir. » D’autres prêtres rechignent à se mouiller. Ils préfèrent le désarmement des cœurs et des esprits au désarmement de ceux qui ont attaqué le pays. Ils sont si inspirés qu’ils trouvent sans peine des raisons aux nombreux crimes commis par la rébellion. Bref, ils refusent de prendre position. Or rien n’est plus faux et plus lâche que de ne pas choisir son camp en pareille situation. Rien n’est plus mensonger que de se prétendre neutre. À cet égard, faut-il rappeler que, dans la parabole du mauvais riche et Lazare (Luc 16, 19-31), le mauvais riche et Lazare n’ont pas tous deux été bénis et que le publicain et le pharisien (Luc 18, 9-14) n’ont pas été renvoyés dos à dos ? Ces deux exemples bibliques suffisent à montrer que, devant la justice et la vérité, il est impossible de jouer les équilibristes : soit on est pour, soit on est contre. Celui qui blâme à la fois l’agressé et l’agresseur ment à lui-même et aux autres. Honte donc à tous ceux qui invitent au désarmement des cœurs et des esprits ! Ils devraient plutôt comprendre que les cœurs et les esprits seront désarmés d’eux-mêmes le jour où les rebelles déposeront les armes. Ils devraient comprendre une autre chose : il est indécent, immoral et irresponsable de discuter pour savoir qui est charismatique ou qui a le droit de chasser les démons et les mauvais esprits pendant que la Côte d’Ivoire se bat et se débat pour exister en tant que nation souveraine. Ce débat sur qui peut exorciser et imposer les mains est inopportun et scandaleux au moment où des individus et des multinationales cupides, méchants et racistes font feu de tout bois, s’agitent comme le diable dans un bénitier, pour accaparer les richesses du pays et nous imposer un homme à leur solde. Les vrais démons, aujourd’hui, ce sont tous ceux qui demandent que notre Constitution soit mise entre parenthèses, que notre pays soit mis sous tutelle et que nous laissions la France piller nos richesses. Ce sont ces démons-là qu’il est impérieux de dénoncer et de traquer. Pour tout dire, en temps de guerre, la priorité n’est pas de poétiser sur les couchers de soleil et les clairs de lune, ni de chercher à savoir si le diable a une queue et des cornes mais de résister en dénonçant l’injustice, en défendant la République et ses institutions, en invitant ceux qui ont tué et violé à entreprendre la démarche la plus élémentaire : reconnaître leur tort et demander pardon. C’est ça qu’il convient de faire au lieu de s’accrocher à des formules aussi creuses et aussi insensées que le « désarmement des cœurs et des esprits ». Pourquoi, chez certains membres du clergé, des questions comme l’exorcisme et l’imposition des mains deviennent-elles plus importantes que la défense de la patrie et le combat pour la liberté et la justice ? Pourquoi les rites occupent-ils une place démesurée ? Pourquoi certains accordent-ils plus de temps au combat contre les forces du mal qu’à la réflexion sur les problèmes de fond de l’Afrique ? Achille Mbembe et Fabien Eboussi3 ont apporté une réponse à ces questions. Pour les deux penseurs camerounais, la croisade tous azimuts contre les mauvais esprits s’explique d’abord par l’appât du gain facile et l’obsession de l’argent. Selon eux, ces deux choses peuvent amener à sacrifier certaines valeurs comme la défense de la patrie, la vérité, la justice, etc. Une autre explication serait la peur de souffrir et de mourir pour la vérité et la justice comme certains prophètes de l’Ancien et du Nouveau Testament (Jérémie, Amos, Nathan, Jean-Baptiste, Paul…). Or prêtres et évêques ne devraient pas avoir peur de souffrir si cette souffrance est le prix qu’il faut payer pour faire tomber les murs de l’injustice, du mensonge et de l’oppression. Certes, il ne s’agit pas de courir après la souffrance et la mort, d’être masochiste comme si Jésus avait demandé de mépriser la vie mais il est des circonstances où nous devons être capables de risquer notre vie pour le triomphe de la vérité, de la justice, de la liberté, etc. Comme l’explique Luc Ferry, « la préservation de sa propre vie, pour infiniment précieuse qu’elle soit, n’est pas nécessairement et en toutes circonstances la seule valeur qui vaille4 . » Cela signifie que les hommes d’Église devraient être fiers de subir rejet, persécution, calomnies, moqueries ou humiliations pour avoir pris, comme le Nazaréen, le parti des pauvres, des faibles et des méprisés, pour avoir contesté l’ordre du monde quand il célèbre le crime et récompense la médiocrité. C’est le sens qu’on peut donner à cette réflexion de feu Mgr Pierre Claverie, ancien évêque d’Oran (Algérie) assassiné en 1996 :

« N’est-il pas essentiel pour le chrétien d’être présent dans les lieux de souffrance, dans les lieux de déréliction, d’abandon ? Où serait l’Église de Jésus-Christ, elle-même Corps du Christ, si elle n’était pas là d’abord ? Je crois qu’elle meurt de n’être pas assez proche de la croix de son Seigneur. Si paradoxal que ça puisse paraître, et saint Paul le montre bien, la force, la vitalité, l’espérance, la fécondité chrétienne, la fécondité de l’Église viennent de là. Pas d’ailleurs ni autrement. Tout, tout le reste, n’est que poudre aux yeux, illusion mondaine. Elle se trompe, l’Église, et elle trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres, comme une organisation même humanitaire ou comme un mouvement évangélique à grand spectacle. Elle peut briller, elle ne brûle pas du feu de l’amour de Dieu5 . »

La fécondité de l’Église ne vient pas de son silence devant la violation des droits humains et devant le déni de justice mais de sa capacité à rugir à temps et à contretemps contre tout ce qui blesse et détruit l’humain. Car, comme le rappelle le Comité permanent de la conférence épiscopale nationale du Congo dans sa lettre du 3 mars 2006, « Pour un Congo nouveau », prêtres et évêques sont engagés dans un « ministère de veilleurs et d’éveilleurs de conscience. » C’est pour l’avoir compris que Mgr Paul Siméon Ahouanan n’hésita pas en avril 2006 à demander à tous ceux qui occupent de manière illégale des villas cossues et différentes maisons à Bouaké et ailleurs dans l’ensemble des zones assiégées de les libérer6 .
Fabien Eboussi disait - et ce sera ma conclusion : « Le christianisme peut endormir et inculquer la résignation. Il peut aussi exciter et susciter la révolte7 . » En s’élevant contre l’injustice qui est faite à la Côte d’Ivoire depuis quatre ans, en disant certaines choses qui ont fâché leurs pairs français mais qu’il fallait dire, en demandant le respect de notre Constitution, nos évêques ont démontré que le message chrétien peut être autre chose qu’un opium. Reste à souhaiter que leurs prêtres leur emboîtent le pas. En sortant de la fausse neutralité mais aussi et surtout en prenant à cœur le mot de l’apôtre Paul : « vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs… »
(Romains 8, 15). Car, après cette guerre, chacun de nous aura à répondre à la question : As-tu été résistant ou collabo ? Qu’as-tu fait pour que ton pays ne meure pas ?

Jean-Claude DJÉRÉKÉ


1 : Quand dire, c’est faire, Paris, Seuil, 1970.
2 On doit cette hallucination à Jean-Pierre Dozon, spécialiste autoproclamé des Bété et de la Côte d’Ivoire.
3 : A. Mbembe, Afriques indociles, Paris, Karthala, 1988 ; F. Eboussi, Pour un Concile africain, Paris, Présence africaine, 1978.
4 : L. Ferry, Apprendre à vivre. Traité de philosophie à l’usage des jeunes générations, Paris, Plon, 2006, pp. 272-273.
5 : Cf. La Croix du 1er août 2006, p. 4.
6 : Cf. l’éditorial de J.-B. Akrou dans Fraternité Matin du 27 avril 2006.
7 : F . Eboussi, A Contretemps. L’enjeu de Dieu en Afrique, Paris, Karthala, 1991, p. 142.




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