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Le pillage des richesses de l’Afrique restera-t-il impuni ?
Xavier Harel, journaliste au quotidien français La Tribune depuis une dizaine d’années, vient de publier un livre de 281 pages sur l’Afrique. Le livre a été édité par Fayard et s’intitule Afrique, pillage à huis clos. Quand le pétrole africain finance le monde occidental. L’auteur part du préjugé selon lequel la mobilisation de George W. Bush, Tony Blair et Jacques Chirac en faveur de l’Afrique – annulation des dettes africaines, augmentation de l’aide au développement ou taxe sur les billets d’avion destinée à financer la lutte contre le sida et le paludisme – ne serait destinée qu’à sauver les Africains du chaos. Pour Harel, il ne s’agit là que de tromperie et de mystification car, selon lui, la vraie raison de ce subit intérêt est la découverte du pétrole. Un pétrole qui financerait le monde occidental et aurait permis le maintien ou le retour au pouvoir de certains dictateurs africains. Bref, un pétrole qui enrichirait une poignée d’individus en Afrique et en Occident. D’où le sous-titre de l’ouvrage : « pillage à huis clos ». Ainsi l’argent du pétrole congolais ne bénéficie-t-il pas aux Congolais mais à Denis Sassou Nguesso qui aurait créé une multitude de sociétés écrans pour détourner des centaines de millions de dollars, à Jacques Chirac et à Total. C’est ce pillage du pétrole congolais qui favorisa la libération nocturne, en avril 2004, de Jean-François Ndengue, le chef de la police congolaise, arrêté et emprisonné en France pour crimes contre l’humanité dans l’affaire des disparus du Beach de Brazzaville (plus de 350 réfugiés évanouis dans la nature en 1999 après le passage des milices de Sassou). Ceux qui ne comprennent pas pourquoi le président congolais soutient l’idée de Jacques Chirac de renforcer les pouvoirs de Banny et de suspendre la Constitution ivoirienne trouveront ici une explication : il est difficile qu’un malfaiteur se désolidarise d’un autre malfaiteur. Pour le dire autrement, « les oiseaux de même plumage volent dans la même direction ».
Le Premier ministre britannique se comporte-t-il mieux que le président français ? Harel répond par la négative. Pour lui, si Blair aimait vraiment l’Afrique, il n’aurait pas fermé les yeux sur le coup d’État que le fils de Margaret Thatcher préparait contre les autorités de Malabo. Qui plus est, selon l’auteur, l’argent de la corruption est blanchi et recyclé par une demi-douzaine de paradis fiscaux rattachés à la couronne britannique.
Et George W. Bush qui a constamment à la bouche les mots « Dieu », « démocratie », « droits de l’homme » et « bonne gouvernance »? Xavier Harel soutient que ses actes jurent tragiquement avec ses discours. Tout l’intérêt de l’essai de Harel est là : lorsqu’il nous apprend que les grandes puissances, si promptes à prêcher la bonne gouvernance et la transparence, s’accommodent de la corruption la plus exécrable dès qu’il s’agit de défendre les intérêts de leurs compagnies pétrolières. En d’autres termes, Afrique, pillage à huis clos met en évidence le double discours des dirigeants du G8.
Pour Harel, les dirigeants occidentaux ne seront pris au sérieux que s’ils font ce qu’ils disent, s’ils obligent leurs compagnies pétrolières à faire la lumière sur ce qu’elles versent aux États africains, s’ils dénoncent les atteintes aux droits de l’homme des présidents qui leur vendent du pétrole, s’ils contraignent les chefs d’État africains à se servir des revenus du pétrole pour améliorer les conditions de vie de leurs populations et non pour ouvrir des comptes en Suisse, à Monaco ou ailleurs. Car il n’est pas du tout normal que Denis Gokana, conseiller spécial du président congolais et président de la Société nationale des pétroles du Congo, achète et revende du pétrole congolais alors que « deux Congolais sur trois vivent avec moins d’un dollar par jour ».
J’ai apprécié le livre de Xavier Harel. J’ai eu un plaisir jubilatoire à le lire. Pourquoi ? Parce qu’il permet de voir que l’Afrique est davantage pillée qu’aidée par un Occident jamais rassasié et plus soucieux du pétrole africain que du sort des Africains, parce qu’il fustige l’hypocrisie des pays occidentaux, parce qu’il nous fait voir la laideur morale de Bush, Blair et Chirac, pressés de donner aux Africains des leçons de bonne gouvernance et de respect des droits de l’homme mais lents à balayer devant leur propre porte. Que l’auteur ne s’exprime pas comme les autres journalistes hexagonaux inféodés à l’Élysée et au Quai d’Orsay en ajoute aux qualités de cet ouvrage dont je ne puis que recommander la lecture à quiconque veut aller au fond des choses.
Le pillage des richesses de l’Afrique restera-t-il impuni ? Je me suis posé cette question en refermant Afrique, pillage à huis clos. Je me suis alors rappelé une réflexion de Jean-Claude Guillebaud. Prenant le contre-pied de Malraux qui aurait dit que « le sang sèche vite en entrant dans l’Histoire », l’essayiste français écrit :
« Rien ne me paraît plus faux que cette assertion. Car, où qu’on porte le regard, on voit des douleurs anciennes qui réapparaissent, des massacres qu’on exhume, des comptes que réclament les peuples… Je pense à certains films du moment, comme Indigènes, sur les combattants africains des deux guerres mondiales… Je songe au débat sur le génocide des Arméniens ou à la douleur à vif des Palestiniens lorsqu’ils évoquent la Nakba (catastrophe) de 1948… On vérifie aujourd’hui, un peu partout, la résurrection politique de certains souvenirs plus anciens encore… Non, le sang ne sèche pas si vite et, tôt ou tard, resurgissent dans l’Histoire la peine, la douleur ou l’humiliation des peuples. C’est dire si paraissent absurdes aujourd’hui les entreprises internationales ou néocoloniales à courte vue – au Proche-Orient ou ailleurs – qui se fondent sur le mépris ou l’humiliation de l’autre » (cf. La Vie du 26 octobre 2006, p. 65).
Les pilleurs et criminels occidentaux et leurs complices africains peuvent se réjouir aujourd’hui. Mais le moment viendra – et il n’est peut-être pas loin - où l’Afrique leur demandera des comptes. Qu’ils le veuillent ou non, ils auront à répondre alors de leurs crimes car le « sang ne sèche pas si vite » et les peuples n’ont pas la mémoire courte. Le Rwanda de Paul Kagamé vient d’ouvrir le bal en créant une commission d’enquête sur le rôle de la France avant, pendant et après le génocide de 1994 qui fit entre 800 000 et un million de morts. La commission composée de juristes et d’historiens a démarré ses travaux le 24 octobre 2006. Quand elle aura fini d’entendre les 25 témoins appelés à témoigner, il n’est pas impossible que le gouvernement rwandais engage une procédure judiciaire devant la Cour internationale de justice (cf. La Croix du 26 octobre 2006, p. 8). Qu’est-ce qui pourrait empêcher d’autres pays africains de faire de même ?
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