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Un racisme qui vient d’en haut (Suite et fin)
Une autre bataille importante s’est jouée autour du foulard dit «islamique», ou rebaptisé «voile» ou «tchador». Ces jeux de langage ont suscité ou favorisé un terrible amalgame : pour beaucoup, un simple morceau de tissu évoque désormais l’intégrisme iranien ou afghan, dont les exactions font régulièrement la une des journaux télévisés. Certains intellectuels ont même entretenu la confusion en parlant de voile «islamiste» ; d’autres ont tout bonnement assimilé le foulard au terrorisme, au fascisme et au nazisme, ou affirmé que la scolarisation de quelques jeunes filles voilées marquait l’avènement d’un «modèle d’intégration couleur taliban». La peur a enfin été entretenue par les grands médias, y compris la presse magazine dite modérée : lors des rentrées scolaires de 1989, puis de 1994, les kiosques se sont couverts d’images de femmes en tchador, accompagnées de légendes menaçantes :
- «Fanatisme : la menace religieuse»
- «La poussée islamiste en France»
- «Foulard : le complot. Comment les islamistes nous infiltrent»
Il n’est donc pas étonnant que les attentats du 11 septembre 2001 aient provoqué, dans un très grand nombre de médias français, une immense campagne de dénigrement et de stigmatisation de l’Islam sous toutes ses formes. La notion extrêmement floue de «nébuleuse islamique» a permis aux amalgames les plus grossiers de ressortir : la communauté musulmane dans son ensemble a été sommée de «s’expliquer» sur son rapport à Oussama Ben Laden, les banlieues ont été montrées du doigt, les contrôles au faciès multipliés et plusieurs unes, dont celle du Point et celle du Nouvel Observateur, ont à nouveau fait voisiner l’image du tchador et le mot Islam :
- «Islam : le temps de l’autocritique»
- «Islam et terrorisme : la vérité»
Le couronnement de cette «nouvelle islamophobie» a été l’hystérie politique et médiatique qui s’est déclenchée autour du «voile à l’école» et qui a abouti à une loi d’exclusion.
La peur de l’«immigré» est également omniprésente, de manière implicite, dans les nombreux discours incantatoires qui en appellent à la «raison» ou à la «modération», et qui dénoncent «l’irresponsabilité» de certaines revendications comme la régularisation de tous les sans-papiers, le droit de vote des étrangers ou l’égalité complète des droits sociaux entre français et étrangers. En effet, en parlant d’irresponsabilité, ces discours laissent entendre qu’il existe un danger lié à la présence des résidents étrangers, ou du moins à la reconnaissance de leurs droits — sans jamais dire précisément quel danger.
Un autre lieu commun entretient la peur et le rejet : l’assimilation de l’arrivée de nouveaux immigrants à un afflux de «toute la misère du monde», qui occulte toute la richesse produite par l’exploitation des travailleurs immigrés. Une circulaire officielle datant de 1998 et signée Jean-Pierre Chevènement est à cet égard explicite : elle encourage les préfectures à refuser des titres de séjour aux parents et aux conjoints de français ou de résidents réguliers, autrement dit à séparer des familles, et donc à violer la Convention Européenne des Droits de l’Homme, en prétextant que l’atteinte à la vie familiale n’est «pas excessive» par rapport au «but légitime» qu’est «la protection du bien-être économique du pays»
Au regard malveillant ou méprisant porté sur l’«immigré» s’oppose un regard on-ne-peut-plus complaisant sur les politiques d’immigration. Et au langage brutal, voire ordurier qu’on adresse à l’un, s’oppose une langue suave et euphémisée : on dit qu’on «renvoie chez eux» les expulsés, alors qu’ils ont leur chez eux en France et qu’on les en chasse. Et l’on emploie le mot «reconduite», qui évoque plus les joies du retour au foyer que la douleur du bannissement.
Bien d’autres lieux communs méritent un examen critique, parmi lesquels:
- la tenace mythologie coloniale qui imprègne le discours médiatique et politique sur les «banlieues», conçues comme des «zones de non-droit» à «reconquérir» ; - les métaphores biologiques comme l’«assimilation» ou le «seuil de tolérance», qui légitiment les réactions racistes en les faisant apparaître comme des réflexes de défense du «corps social» — rejetant l’aliment trop différent («inassimilable») ou trop abondant (en «overdose»).
Un consensus lourd de conséquences Il faudrait aussi s’interroger sur les raisons de cette dérive : la conviction souvent, mais parfois aussi le calcul politique à court terme ou le désir éperdu d’apparaître proche du peuple — ou encore le plaisir infantile de se singulariser en «défiant le politiquement correct». Sans oublier la simple incompétence et l’absence de sens critique face aux poncifs ou aux chiffres fantaisistes assénés par les démagogues à propos des «immigrés». Ce dernier point est important : pendant deux décennies, il y a souvent eu, chez les journalistes de télévision ou de radio qui recevaient complaisamment des dirigeants d’extrême droite, un silence aux effets symboliques redoutables. En effet, qui ne dit mot consent : en n’apportant pas la contradiction lorsqu’un chiffre mensonger était avancé, lorsqu’un argument fallacieux était énoncé ou lorsque la loi contre l’injure raciste était bafouée, les journalistes ont souvent laissé des mensonges apparaître comme des vérités, des sophismes apparaître comme des arguments et des propos illicites apparaître comme des opinions respectables.
Les motivations peuvent être diverses, mais quelles qu’elles soient, elles vont toujours de pair avec une profonde indifférence ou un profond mépris à l’égard des «immigrés», et elles débouchent toujours sur les mêmes conséquences : la banalisation et la légitimation de la violence raciste, qu’elle soit verbale ou physique, individuelle, collective ou institutionnelle. Car les mots engendrent des actes : le changement de discours produit un changement de climat, qui entraîne chez tous ceux qui ne prennent pas garde un changement de regard et donc de comportement.
Il suscite par exemple des réflexes d’inquiétude ou de méfiance lorsqu’un homme jeune et basané entre dans une rame de métro. Il fait du moindre problème de voisinage ou de la moindre altercation un psychodrame vécu comme un «choc des cultures», et facilite ainsi le passage à l’injure, à l’agression ou même au crime raciste. La lepénisation du discours politique et médiatique se traduit aussi par une lepénisation des pratiques administratives : aux guichets des préfectures ou des services sociaux s’est développée une attitude de soupçon systématique face aux étrangers, parfois accompagnée de délation. La «lepénisation» se répercute enfin dans le droit lui même. En vingt ans, les résidents étrangers ont perdu une série importante de droits, alors qu’il en restait encore beaucoup à conquérir. Notamment:
- le droit à l’asile politique (la gestion par le ministère de l’Intérieur et l’accélération de l’examen des dossiers se sont traduites par des restrictions draconiennes du nombre de demandes acceptées) ;
- le droit au regroupement familial (des conditions de plus en plus contraignantes ont été fixées) ;
- le droit aux titres de séjour (les «plein-droits» ont été perdus par certaines catégories d’étrangers qui en bénéficiaient, et les garanties d’inexpulsabilité ont été supprimées par l’usage incontrôlé
— car incontrôlable
— de la dérogation pour raison d’«ordre public») ;
- le droit à un jugement équitable pour les actes de délinquance (perdu du fait de la double peine, appliquée de manière de plus en plus systématique). Pour se faire une idée du chemin parcouru, il faut se rappeler qu’en 1978, le Parti socialiste soutenait le droit de vote des résidents étrangers aux élections locales, l’abrogation de la double peine et l’interdiction des expulsions forcées.
Le présent texte reprend, avec quelques modifications, un extrait de : Le racisme républicain. Réflexions sur le modèle français de discrimination, L’esprit frappeur, février 2002. Les analyses qu’il propose sont développées de manière plus ample dans : S. Tissot et P. Tévanian, Dictionnaire de la lepénisation des esprits, L’esprit frappeur, 2002

Pierre Tévanian du quotidien algérien "la Nouvelle République"

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Jeudi 20 Novembre 2008


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